Portraits papilles
2026 -
C’est l’histoire d’un héritage colonial qui a longtemps été tabou dans ma famille. Lorsque mon grand-père est mort, la parole s’est libérée, alors le mot « Algérie » a pu être à nouveau prononcé et ma grand-mère a raconté. Des attentats, des tirs, des enlèvements, de la peur, un accouchement en hâte et un départ.
Ma mère est née le 21 mars 1962 à Alger, dans un hôpital abîmé par les impacts de balles, sans lumière, au milieu des blessés, dans une agitation frénétique. Deux jours plus tard, ma grand-mère embarquait avec ma tante et ma mère à bord d’un bateau pour Marseille. Cachée sous le couffin bordant ce nourrisson, l’argenterie du mariage brillant naïvement dans sa boite à l’abri du monde.
Comme tant d’autres, elles s’arrachaient à un pays qu’ils pensaient tous à eux. Arrivées au port, la violence, les insultes, le rejet des français « d’ici ». Ce même rejet qu’ils avaient imposé là-bas en Algérie durant tant d’années, sans qu’ils s’en sentent responsable, sans qu’ils le voient, sans qu’ils veuillent le regarder, le laissant s’infiltrer dans leurs peaux, leurs souffles, et le recevant violemment dans leur exil comme un miroir qui les attendait.
Ni d’ici, ni de là-bas, ils devenaient de nulle part.
Cette histoire est aussi la mienne, je n’y étais pas, mais qui sait quelle femme, quelle enfant, j’aurais été ? Ne pas juger pour comprendre ce qui se disait, avec quelles attitudes, avec quels mots ; comment était ma famille à Alger, comment tout ça s’est déroulé pour eux, devant eux. Interroger son regard sans lui tendre ce miroir qui ne refléterait que douleur et amertume.
Parler de cet attentat, vers lequel ma grand-mère s’est dirigée une fois la détonation ressentie et la fumée reniflée. Ce chaos dans lequel elle s’est ruée pour offrir son bras, son sang, aux corps encore vivants gisant au sol. Sur sa route, elle m’a raconté ce petit chausson de bébé dans les gravas qu’elle a ramassé, et qui était encore plein d’un pied arraché, si petit et pourtant si lourd dans sa main. Entendre ses paroles enfouies gardées si longtemps au secret.
En lui demandant de me transmettre des recettes de là-bas, je voulais comprendre ses émotions, son passé, ses racines qui nous lient. Je voulais sentir leurs goûts, tout en observant le temps qui laisse son empreinte sur son corps, ses yeux, sa bouche et ses mains. Un goût parfois amer, qu’il nous appartient de révéler pour ne pas oublier.
Alors, on a fait des makrouts et ils étaient bons.
« C’est Fatma qui se débrouillait en cuisine, mais on a toujours appris en même temps quand même, tu apprends quand on te fait quelque chose que tu ne sais pas faire. C’est comme le couscous … pratiquement on ne le faisait pas nous le couscous, c’est vrai, elles étaient là pour le faire, c’était beaucoup mieux … Oui, mais, quand tu assistais toujours, tu sais comment on fait »
- Paroles de Mamie cocotte, recueillis le 10 novembre 2025.

